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Interview : Tristan Nitot revient sur la sortie de Firefox 2.0

samedi 11 novembre 2006, par Jean-Baptiste Balleyguier

Tristan Nitot est président de l’association Mozilla Europe. Il tient weblog sur les standards du web : standblog.org

Question : La sortie de Firefox 2.0 et d’Internet Explorer 7 intervient à quelques jours d’intervalles : y avait-il la volonté de damer le pion à Microsoft, ou s’agit-il d’un simple hasard de calendrier ?

Réponse : Simple hasard de calendrier. Pour nous, un logiciel sort quand il est prêt. Il est prêt quand il est stable, quand il n’y a pas de plantages qui font perdre des données, et quand la traduction est terminée. Pour Firefox 2, c’était en 37 langues. Nous espérions le sortir aussi en Pundjabi et en Biélorusse, mais ces deux langues ont été retardées.

Q : On commence à constater une véritable concurrence entre les navigateurs internet (Firefox, Internet Explorer, Opera, Konqueror etc...). Dans un avenir proche, comment pourra-t-on différencier un «  bon » d’un « mauvais » navigateur ?

R : Un bon navigateur, c’est celui qui répond aux critères suivants :

1 - respect des standards du Web (qui permettent à tous de publier, de lire et d’utiliser des applications et du contenu Web)

2 - sécurité lors de la navigation

3 - reponse aux besoins spécifiques de l’utilisateur (et là, Firefox et sa communauté de développeurs d’extension a un gros avantage)

4 - disponibilité du code source, pour être sûr que le produit est sécurisé et qu’il peut être maintenu si l’éditeur de logiciel décide de ne plus s’en occuper.

Q : La « part de marché » de Firefox prend peu à peu de l’ampleur : est-ce que cette réalité commence à porter ses fruits auprès des créateurs de sites internet ?

R : Oui, indéniablement. Aujourd’hui, lancer un site Web qui serait limité à Internet Explorer, c’est suicidaire.

Q : Aujourd’hui quel serait l’intérêt pour une entreprise, oeuvrant dans le monde d’internet, de promouvoir un navigateur libre respectant scrupuleusement les standards du Web (pourriez vous à ce propos, commenter les indications d’IBM sur la question ?) ?

R : On oublie souvent que le Web a été créé par Tim Berners-Lee, alors chercheur au CERN de Genève, pour résoudre les problèmes d’interopérabilité entre les machines des chercheurs de ce centre de recherche. La capacité à accéder du contenu (et à en publier) sur n’importe quelle machine, pour que chacun puisse le lire, c’est ça la grande force du Web, avec l’instantanéité. Il faut bien voir qu’il y a encore 15 ans, quand je voulais partager un document écrit sur mon Mac, il fallait se battre avec le bon format de disquette, le bon format de fichier (ça ne marchait jamais) pour que mes correspondant puisse lire le document sur un PC. Aujourd’hui, ces problèmes sont du passé, et tout le monde peut se réjouir d’avoir un Web interopérable.

Q : Le respect des standards est une problématique qui devient de plus en plus présente dans le monde d’internet. Pourriez vous nous donner quelques exemples d’initiatives de promotion de ces « standards du Web » ?

R : Le W3C est le principal organisme de création de ces standards. Le problème, c’est qu’il fait trop peu pour les promouvoir. Aussi, des bénévoles se sont mobilisés pour en faire la promotion... sur le Web. Je pense en particulier à WebStandards.org (en anglais), par exemple. En francophonie, la communauté est très active, et c’est une chance pour ces pays. Je pense en particulier à Pompage.net (traduction de textes anglo-saxons), alsacreations.com (tutoriels et forums de discussion), et Openweb.eu.org (documents de référence). (disclaimer : je fais partie d’Openweb).

Q : Le navigateur Internet Explorer, bien qu’il ait – d’après certains commentaires – fait beaucoup d’efforts, est connu pour ne pas respecter ces standards... mais qu’en est-il de Firefox ? Quels sont les navigateurs qui les respectent le mieux ?

R : Tous les navigateurs modernes comme Safari, Konqueror, Opera et bien sûr Firefox et ses dérivés (Flock, Galeon, Epiphany, K-Meleon...) sont très respectueux des standards. Aucun n’est absolument parfait, car c’est quelque chose de très difficile à réaliser. Mais il y a la volonté affichée d’aller vers cette perfection. A l’inverse, Internet Explorer 6 était catastrophique, il faut dire que son développement a été arrêté pendant plusieurs années. La version 7 est un premier pas dans la bonne direction, et c’est encourageant. Après, tout dépend du point de vue : un verre est-t-il au quart plein ou au trois-quarts vide ? J’encourage vivement Microsoft à continuer dans la voie des standards et à continuer à rattraper son retard.

Q : Les buts de Firefox étaient notamment d’offrir à l’utilisateur final, un navigateur internet rapide, facile à utiliser, et conforme aux standards : quels échos avez vous en ce qui concerne ces buts.. sont ils atteints ? Quel chemin reste encore à faire ?

R : Il reste beaucoup à faire, tant au niveau du produit qu’en terme de "parts de marché" (même si je n’aime pas tellement cette expression). Au niveau du logiciel, on a vu arriver par exemple le correcteur d’orthographe en ligne, très pratique alors que de plus en plus de gens utilisent leur navigateur pour saisir des textes dans des forums, des blogs, du Webmail. Avec le recul, on se dit que c’était un truc qu’on aurait du avoir il y a 3 ou 5 ans ! La grande difficulté pour nous, éditeur de navigateur, c’est de rajouter des fonctionnalités sans déstabiliser l’utilisateur, sans lui demander d’apprendre de nouvelles choses. Il faut avoir l’humilité de faire un produit qui a vocation à s’effacer derrière ce qui intéresse l’utilisateur, à savoir le contenu de la page.

En ce qui concerne les parts de marché, il est très important d’en gagner encore plus. En effet, disposer d’un poids certain sur le marché permet de s’assurer que les sites Web ne sont pas développés pour un seul navigateur mais pour les standards. Il faut se souvenir que dès que Microsoft a obtenu le monopole des navigateurs, il a cessé tout développement d’Internet Explorer. Il aura fallu que Firefox se montre vraiment menaçant pour que sorte enfin Internet Explorer 7, cinq ans après son prédécesseur. Ceci était d’autant plus préoccupant que la plupart des sites Web étaient limités à ce navigateur, qui n’était plus développé !

Q : Dans une interview sur LCI vous indiquez que Firefox se veut le plus possible « adapté aux usages et technologies du Web 2.0 ». Pourriez vous donner quelques exemples d’intégrations de ces technologies dans Firefox 2.0 ? Firefox 3.0 nous offrira-t-il quelques surprises en la matière ?

R : Le fait est qu’avec l’avènement d’un Web plus participatif et la mise à disposition des internautes d’applications plus conviviales grâce aux technologies Ajax, les utilisateurs passent beaucoup plus de temps dans leur navigateur, avec plus d’onglets ouverts, où ils saisissent bien plus d’information qu’avant dans des formulaires. La multiplication des forums, des blogs, des Webmails ou encore des Wikis fait qu’on utilise son navigateur pour saisir de l’information, et c’est typique des applications Web 2.0. Firefox 2 propose ainsi un correcteur d’orthographe. De même, il y a une sauvegarde des sessions, qui permet de retrouver ses onglets ouverts (et le texte qui était en cours de saisie) en cas de plantage de Windows.

Les prochaines versions de Firefox intégreront une technologie appelée Tamarin, qui permet d’accélérer jusqu’à dix fois l’exécution du code JavaScript. Cela permettra un bond en performances pour les application en Ajax. On ignore encore si cette technologie sera présente dans Firefox 3 ou s’il faudra attendre la version qui suivra.

Q : Le succès de Firefox ne risque-t-il pas également de lui nuire, en en faisant une cible privilégiée pour les crackers : déjà on note sur internet que Firefox est l’objet d’un nombre grandissant d’attaques ciblées ; cela ne nécessitera-t-il pas de ré-étudier votre procédure de correction, pour éviter des attaques mettant en péril un système ?

R : Certes, les parts de marché ont un impact sur les efforts que font les pirates pour trouver des failles, mais ça n’est qu’une petite partie de l’équation parmi d’autres. Prenons l’exemple du serveur Web Apache (un logiciel Libre), qui a plus de 60% de parts de marché, soit le double du produit de Microsoft. Apache n’est pas plus attaqué que d’autres. Pour que nos utilisateurs soient toujours autant en sécurité que possible, nous avons en place des procédures de correction rapide et systématique des failles potentielles, même non dangereuses, et Firefox voit ses mises à jour se télécharger automatiquement, très souvent bien avant que les failles ne soient publiquement dévoilées. Du coup, il n’y a pas d’intérêt pour les pirates à attaquer les utilisateurs de Firefox, car la "fenêtre de tir" est bien trop étroite pour mériter un investissement.

Q : La progression rapide de Firefox a été facilitée par l’absence de réactivité d’autres navigateurs, et surtout d’Internet Explorer. La sortie de la version 7 d’Internet Explorer n’aura-t-elle pas pour effet de rendre la progression de Firefox plus ardue, étant donné les nouvelles fonctionnalités de ce navigateur et l’engouement qu’il ne manquera pas d’entraîner ?

R : C’est certain que l’absence de Microsoft pendant 5 ans du marché des navigateurs nous a été bénéfique. Notre mission, chez Mozilla, c’est de "promouvoir le choix et l’innovation sur Internet". Si Microsoft se réveille et propose un navigateur moins archaïque, un peu plus respectueux des standards et plus sécurisé, c’est tant mieux pour tout le monde, y compris ceux qui sont restés avec Microsoft : c’est un peu le "deuxième effet Firefox" :-)

Enfin, notre objectif n’est pas d’obtenir le monopole sur le marché des navigateurs, mais de s’assurer que le marché est bien vivace. Pour s’assurer de cela, nul besoin d’avoir 80% de parts de marché.

P.-S.

Nous remercions Tristant Nitot d’avoir bien voulu répondre à nos questions

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