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Interview : Richard Cazenave (député de l’Isère) répond sur l’utilisation des logiciels libres à l’Assemblée nationale

mardi 23 janvier 2007, par Jean-Baptiste Balleyguier

TicNews : Vous avez fortement encouragé à l’adoption du logiciel libre au sein de l’Assemblée Nationale, pourriez vous nous donner les principales raisons de ce soutien ?

Richard Cazenave : Pour des questions de standards, avant tout, car je crois que les institutions et administrations françaises se doivent, afin d’être accessibles au plus grand nombre, d’utiliser des outils qui implémentent les standards ouverts. C’est à la fois un gage de compatibilité et de pérennité, car tout éditeur ou auteur de logiciel est en mesure d’implémenter ce standard. Et aussi, bien sûr, pour des raisons financières, car l’utilisation de logiciels libres, vu la tailles de ces institutions et administrations, permet de réaliser des économies d’échelle malgré le coût de déploiement, de migration et de formation que cela implique. J’espère que l’exemple de l’Assemblée nationale en inspirera beaucoup d’autres.

TN : Pour vous, que représente le logiciel libre ? Ses valeurs sont elles compatibles (pour ne pas dire « interopérables »), avec les valeurs actuelles de la République ?

RC : Le logiciel libre est à mes yeux un bien commun pour l’humanité. À l’heure où l’on utilise de plus en plus les TIC, et où l’on s’inquiète de la fracture numérique, il est à la fois un pas vers l’accès de tous aux nouvelles technologies, et une base fondatrice sur laquelle chacun peut construire et que chacun peut enrichir en fonction de ses besoins et de ses compétences. Au niveau de la France, c’est évidemment un moyen pour les foyers à faibles revenus de s’équiper à moindres frais ; c’est aussi une opportunité de conquérir une indépendance technologique trop longtemps abandonnée à nos partenaires-compétiteurs américains.

Les valeurs du logiciel libre s’expriment via les 4 libertés :

la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages ;

la liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de l’adapter à ses propres besoins ;

la liberté de redistribuer des copies ;

la liberté d’améliorer le programme et de publier les améliorations.

Richard Stallmann a pour coutume de dire, lorsqu’il se rend en France, "le logiciel libre c’est liberté, égalité, fraternité". Au-delà de la formule, c’est évidemment la liberté pour les utilisateurs et les développeurs ; c’est l’égalité de tous face à l’outil informatique, grâce notamment à la liberté d’exécution du programme et de redistribution ; enfin, la fraternité c’est celle de la communauté qui pratique intensément l’entraide face aux problèmes rencontrés - de quelque complexité qu’ils soient - et le partage des connaissances et des progrès. On peut aussi parler du mode de développement collaboratif intrinsèque au logiciel libre, qui est un modèle démocratique, ouvert et participatif.

Pour ma part et pour reprendre une formule d’actualité, je dirais que c’est l’égalité des chances, tant pour les individus que pour les nations.

TN : Les députés seront bientôt sous Linux, Openoffice, et Firefox. Quelle a été la procédure pour faire adopter ce changement ? Comment les députés ont-ils accueilli cette décision ?

RC : Le Président de l’Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, a demandé la réalisation d’une étude d’opportunité pour le passage des postes des députés aux logiciels libres. Les conclusions de cette étude ont amené les Questeurs (Guy Drut, Claude Gaillard et Didier Migaud) à opter pour une formule 100% libre. Cette mesure prendra effet au début de la prochaine législature, avec le renouvellement du parc informatique.

Il n’y a pour l’instant pas beaucoup de réactions des députés, en-dehors de ceux qui soutenaient dès le départ cette démarche. Mais je ne doute pas que les nouvelles fonctionnalités offertes par les logiciels déjà choisis séduiront les futurs utilisateurs.

TN : Avez-vous rencontré des personnalités du logiciel libre, afin de connaître leurs intérêts et les tenants et aboutissant de ce modèle ? Les responsables de l’Assemblée ont-ils, comme la ville de Münich, fait l’objet d’une « pression commerciale » de la part de certains éditeurs propriétaires ?

RC : J’ai eu l’occasion de rencontrer des représentants de l’APRIL et de la FSF, et mes collaborateurs sont en outre en contact régulier avec des représentants de l’AFUL et de Framasoft. Si des divergences de vue ou d’objet de ces associations justifient l’existence d’une pluralité d’acteurs, j’ai pu constater qu’elles partagent les mêmes fondamentaux : la défense des 4 libertés du logiciel libre et la promotion des standards ouverts.

Il n’y a pas eu à ma connaissance de pressions anormales sur les responsables de l’Assemblée. Il est normal dans un pareil cas que les partenaires commerciaux concernés se manifestent et fassent des offres ; c’est ce qu’il s’est tout simplement passé.

TN : On a pu constater lors du vote de la loi DADVSI, un soutien assez fort du logiciel libre au sein des partis de gauche. Y a-t-il une position officielle au sein de la droite, concernant les logiciels libres ?

RC : Le soutien aux logiciels libres à gauche était très clair au sein des Verts et du Parti Communiste (même si les mairies communistes ne le mettent pas en pratique), mais je doute que le Parti Socialiste en tant que formation politique ait une position aussi claire et tranchée. D’ailleurs, les déclarations des députés PS présents dans l’Hémicycle pendant les débats sur le DADVSI, notamment sur les articles qui touchaient plus particulièrement le logiciel libre, témoignent du fait que ce sont des positions personnelles.

À droite il n’y a pas pour l’instant de "position" officielle, que ce soit à l’UMP ou même à l’UDF (seul François Bayrou avait une démarche claire, mais on ne peut pas dire que son groupe ait eu une position homogène). Je souhaite que les réflexions qui auront lieu dans le cadre de la campagne électorale soient l’occasion pour l’UMP de se pencher sur ces sujets qui sont jusqu’à présent demeurés à l’arrière-plan.

TN Les institutions publiques recourent de plus en plus au logiciel libre, cependant, les lois concernant les nouvelles technologies (par exemple concernant les mesures techniques de protection), risquent de porter atteinte au modèle du logiciel libre : le Gouvernement n’est-il pas en train de « se tirer une balle dans le pied » ?

RC : Je crois que le projet de loi DADVSI est le fruit d’un manque cruel de concertation en amont et de prospective. Malgré nos efforts pour changer certaines dispositions particulièrement dangereuses pour le logiciel libre, il résulte de ce projet de loi une insécurité juridique lourde pour les auteurs de logiciels libres en France. Notez toutefois que certains alinéas fondamentaux ont permis de réduire les effets pervers induits par la protection juridique des mesures techniques.

Le ministre de la culture a promis qu’un bilan serait fait. Cette promesse devra être tenue, quelle que soit la majorité en place en juin prochain, et nous devrons revenir sur ce texte afin de garantir la sécurité de développement des logiciels libres ainsi que les libertés des consommateurs de culture en ligne.

TN : Savez vous si le choix sur la distribution Linux qui sera déployée est déjà effectué ? Y’aura-t-il un marché de maintenance, ou tout se déroulera-t-il en interne ? Les députés seront-ils préparés à ce changement ?

RC : Le choix de la distribution se fera au moment de la conclusion de l’appel d’offres. Le prestataire choisi proposera un poste de travail type, et aura en charge le déploiement de la solution ; il devra en outre s’assurer de la compatibilité matérielle des nouveaux ordinateurs avec sa solution logicielle.

Des formations seront offertes aux députés et à leurs collaborateurs au début de la prochaine législature. Mais j’encourage tous ceux qui le souhaitent à découvrir les futurs navigateur web, client de courrier électronique et suite bureautique, car ils verront par eux-mêmes que ces outils ne sont pas très différents de ceux qu’ils utilisent actuellement en terme d’ergonomie, mais en revanche ils offrent de nouvelles fonctionnalités auxquelles ils prendront très vite goût.

TN : A part les économies d’échelle, quels sont les intérêts pour les institutions publiques de passer sous des solutions libres ?

RC : Le principal intérêt est celui des standards ouverts : les logiciels libres sont ceux qui les implémentent le plus. C’est une garantie de compatibilité avec d’autres outils, et surtout de pérennité des données stockées de manière électronique. Avec des formats fermés, vous ne pouvez jamais être sûr que vous serez capable de relire vos données dans 2, 5, 10 ans ou plus. Les standards ouverts apportent cette garantie, car leurs spécifications sont connues et on sera donc toujours en mesure de les implémenter. En outre, les licences des logiciels libres sont l’assurance qu’il existera toujours une version du logiciel que l’on utilise à l’instant T.

TN : L’Assemblée Nationale n’est-elle qu’un commencement : verrons nous le Sénat, Matignon, l’Elysée, le Conseil d’Etat, ou encore la Cour de cassation, et les autres institutions publiques passer sous des solutions entièrement libres ?

RC : Je l’espère. De plus en plus d’administrations utilisent des logiciels libres, et bien que pour l’instant les migrations se limitent aux outils réseau et à la suite bureautique, l’évolution est remarquable. L’Assemblée nationale sera la première à avoir des postes 100% libres. Je souhaite que cette démarche soit l’occasion de prouver que c’est possible, même lorsqu’il s’agit de plus d’un millier de postes.

TN : Vous défendez les logiciels libres, mais les utilisez vous (bien entendu hors de l’Assemblée…) : avez-vous déjà été confronté à Linux, à Openoffice et à d’autres logiciels libres bien connus ?

RC : Oui, à ma permanence, les postes de travail sont équipés de la distribution Xubuntu. J’utilise personnellement OpenOffice, Firefox, Thunderbird, Sunbird et VLC sur mon portable sous Windows Me (il est un peu trop vieux pour tenter une migration) ; mais l’ordinateur de mon épouse est, comme celui de mes collaborateurs, sous Xubuntu ! Ce que je sais, d’expérience, c’est qu’il est facile de se familiariser avec un nouvel environnement de travail lorsque les applications que vous utilisez au quotidien sont les mêmes que dans l’ancien environnement, ou en sont proches. Je crois qu’OpenOffice, Firefox et Thunderbird, parce que ce sont des logiciels accessibles par leur ergonomie et utilisables aussi bien sous Windows ou Mac OS que sous Linux, contribuent fortement à une certaine "mobilité" des utilisateurs entre les différents environnements.

P.-S.

Nous remercions Richard Cazenave d’avoir bien voulu répondre d’une manière aussi claire et détaillée, à nos questions.

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